Lutter contre la douleur a été d’emblée une préoccupation des médecines anciennes. Les grandes médecines savantes d’Inde, de Chine, du Tibet, de l’espace grec et arabe, avaient des protocoles pour soulager les malades. Cette approche était aussi celle de la médecine monastique, qui regardait l’homme dans toute l’acception de la persona, de l’homme visible et invisible, avec ses joies et ses peines, en bref ses émotions. Avec le développement de la médecine des organes, cette question a été reléguée à l’arrière-plan. Depuis quelques années, on s’en préoccupe un peu plus. C’est par exemple la démarche des unités de soins palliatifs.
Douleur selon la vision scientifique:
La douleur, selon la vision scientifique, est un phénomène complexe impliquant le système nerveux et des récepteurs sensoriels spécifiques (nocicepteurs*) qui réagissent à des stimuli potentiellement nuisibles pour l’organisme, comme des blessures ou une inflammation.
Dans la douleur nociceptive, les tissus activent ces récepteurs via des médiateurs comme la prostaglandine ou la bradykinine.
La recherche biomédicale mesure la douleur par des outils standardisés (échelle visuelle analogique, études électrophysiologiques) et vise à la réduire par des médicaments spécifiques agissant sur les récepteurs opioïdes, NMDA, GABAergiques, ou sur la voie inflammatoire cyclo-oxygénase (COX).
La vision naturopathique de la douleur :
À l’inverse, la vision naturopathique l’interprète comme un déséquilibre du terrain vital et psycho-émotionnel. La douleur du point de vue de la naturopathie peut refléter une atteinte ou un dysfonctionnement direct du système nerveux central ou périphérique, indépendamment de la stimulation normale de ces récepteurs.
*Note : les nocicepteurs sont situés en périphérie ; ces terminaisons nerveuses libres transforment le signal de ce stimulus nocif en un message nerveux transmis au système nerveux central, où il pourra alors déclencher un réflexe de défense ou être perçu comme de la douleur. Il en existe plusieurs types selon le stimulus détecté (mécanique, thermique, polymodal), et ils sont essentiels à la protection de l’organisme en alertant le cerveau d’un danger pour les tissus.
La douleur est due à l’irritation des nocicepteurs ou récepteurs à la douleur, mais elle est définie comme «une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable liée à une lésion tissulaire existante ou potentielle, ou décrite en terme d’une telle lésion». Cette définition souligne les aspects émotionnels dans la perception et l’expression de la douleur face à une même stimulation douloureuse, et donc sa grande variabilité. Par nature, la douleur est fortement subjective. Deux types de douleur sont schématiquement reconnus : d’une part la douleur aiguë de courte durée comme la douleur post-opératoire, la douleur post-traumatique ou la douleur provoquée par certains actes et soins et d’autre part la douleur chronique rebelle comme la douleur des lombalgies et céphalées chroniques, celle de la maladie cancéreuse ou la douleur neuropathique en général. Mais il n’y a aucun marqueur biologique, aucune imagerie conventionnelle de la douleur aiguë ou chronique ce qui l’a longtemps laissée pour compte en médecine. Certes on peut soulager les douleurs avec les grandes plantes phares de ces symptômes et dont le spectre d’action est large mais prendre en charge la douleur ne consiste pas seulement à connaître les moyens de la soulager car il faut admettre sa réalité et considérer la personne dans sa globalité et entendre sa place. Aucun autre symptôme n’appelle autant un regard holistique de l’homme dans toutes ses dimensions physique et psychique ce qui ouvre l’esprit à des réalités invisibles puisque la douleur elle-même est invisible. Il est aussi clair que la prise en charge complète de la douleur passe par un changement de mode de vie : le corps mais aussi l’âme crie sa douleur devant une manière d’être et demande un changement ( faire un deuil, vivre plus en phase avec la nature etc…) La douleur est une question posée par l’âme au corps, et cette question brûlante, douloureuse, attend patiemment sa réponse.
Conseils globaux en naturopathie :
La naturopathie perçoit la douleur comme une manifestation du corps cherchant à éliminer des surcharges ou à rétablir un équilibre homéostatique.
La douleur traduit un déséquilibre global : surcharge toxique, acidose tissulaire, stagnation lymphatique, stress ou déséquilibre émotionnel. L’approche est holistique, centrée sur la cause profonde plutôt que sur le symptôme, impliquant une revitalisation du « terrain » par alimentation, drainage, gestion du stress, et phytothérapie ciblée.
Les techniques associées — jeûnes, hydrothérapie, usage d’herbes anti-inflammatoires (curcuma, millepertuis, camomille, valériane) ou respirations profondes — visent à soutenir la régénération nerveuse et la modulation naturelle des neurotransmetteurs inhibiteurs (sérotonine, GABA).
En résumé, comparaison des 2 visions de la douleur, évidemment complémentaires en santé intégrative :
| Aspect | Vision scientifique | Vision naturopathique |
| Nature de la douleur | Signal neurophysiologique issu des nocicepteurs | Message d’alarme du corps indiquant un déséquilibre global |
| Origine, étiologie | Lésion tissulaire ou nerveuse identifiable | Toxémie, acidose, surcharge émotionnelle ou énergétique |
| Objectif des conseils | Supprimer la douleur via modulation des récepteurs et médiateurs | Rééquilibrer le terrain et restaurer l’auto-guérison |
| Outils principaux | Analgésiques, anti-inflammatoires, neuromodulateurs | Phytothérapie, alimentation, relaxation, huiles essentielles |
| Vision du patient ou du client | Quantifiée et objectivée | Individualisée et intégrative |
Plantes de la douleur, dites antalgiques sur plusieurs articles :
Nous traiterons de plusieurs plantes connues comme antalgiques, telles que la reine des prés, le saule, l’harpagophytum et la scrofulaire, les encens, les curcumas…sur plusieurs articles.
L’encens, un emprunt à la médecine ayurvédique, un exemple de plante active sur la douleur et l’inflammation.
On utilise la résine qui exsude du tronc du Boswellia carterii, arbre originaire de l’Inde ou de la péninsule arabique. Connue en médecine ayurvédique et en médecine traditionnelle chinoise, elle soulage l’inflammation ( et par suite la douleur) causée par l’asthme, l’arthrite, l’arthrose, les affections abdominales inflammatoires (colite, maladie de Crohn). La résine d’encens ( de composition plus complexe que l’HE, est conseillée depuis plus de 50 ans dans les pays germaniques) agit sur les cytokines et les leucotriènes (médiateurs pro-inflammatoires qui interviennent par exemple dans la constriction des bronches en cas d’asthme). On trouve des extraits normalisés de résine à 37,5% d’acides boswelliques en capsules à utiliser trois fois par jour. L’action est surtout sensible après quatre à huit semaines. Contre-indiqué chez la femme enceinte.
Au XXIè siècle, l’huile essentielle d’encens oliban ( riche en alpha pinène, cortisone-like) de différentes espèces est utilisée pour les mêmes raisons mais souvent en olfactothérapie pour ses vertus apaisantes et équilibrantes y compris sur les centres d’énergie et par voie interne en même temps à raison de 3×1 goutte/jour.
L’encens dans les usages rituels
L’Encens est souvent associé à des images de volutes montant d’un bâtonnet incandescent ou à des souvenirs d’odeurs de lieux de culte en Orient comme en Occident et dans diverses cérémonies religieuses. Dans les grandes cathédrales de France, comme à Notre-Dame de Paris, il existe une armoire tenue par un spécialiste des aromates utilisés pour la confection des encens mélangés à d’autres plantes telles que les baies de genévrier et cela en fonction des liturgies. C’est un usage courant depuis l’époque gréco-égyptienne qui perdure car l’odeur est particulièrement apaisante et tranquillisante, entre autres grâce à la présence de sesquiterpènes (ou substances moins volatiles que les composés courants de l’HE) dans la résine, qui donnent cet aspect méditatif et tranquillisant.
Quel encens choisir parmi les deux espèces les plus courantes ?
Les 2 espèces les plus utilisées en occident, appelées « Oliban » sont de petits arbres des régions tropicales arides d’Afrique ou d’Arabie, produisant une gomme-résine blanche, qui, à la suite de l’incision de son écorce, s’écoule et durcit à l’air. Elle prend alors une forme de « larme », translucide et jaune dorée, récoltée à même le tronc ou au sol, et utilisée depuis la nuit des temps dans de nombreuses traditions.
Boswellie ou oliban peuvent désigner :
1) L’Encens d’Inde Boswellia serrata Roxb. Encens indien, Boswellie, Salaï (Inde), oliban, frankincense (anglais). Les dosages usuels de la résine en capsules sont de : 300 mg de résine, trois fois par jour, durant 6 semaines pour l’asthme ou la maladie de Crohn, voire en Inde, en médecine ayurvédique jusqu’à 1,5 g, trois fois par jour par voie orale ou 100 à 250 mg d’extrait en gélules dosées en acides boswelliques, deux fois par jour, dans l’arthrose du genou.
Parmi quelques exemples d’indications, nous trouvons les maladies chroniques inflammatoires et douloureuses des articulations ( polyarthrite par exemple), les troubles inflammatoires intestinaux, y compris maladie de Crohn et colite ulcéreuse. Chez les personnes atteintes de maladie de Crohn prenant de la boswellie (300 mg, trois fois par jour, durant 6 semaines), les symptômes ont diminué de façon notable dans 70 % des cas avec 350 mg trois fois par jour pendant 6 semaines. L’encens semble aussi efficace que la sulfasalazine, sans les effets indésirables liés à l’utilisation de cet anti-inflammatoire classique (essais cliniques avec 350 mg, trois fois par jour pendant 6 semaines). À 1200 mg, trois fois par jour, elle semble aussi efficace, effets indésirables en moins, que la mésalazine (1,5 g, trois fois par jour).
L’efficacité est donc encourageante sans effet indésirable grave dans bien des maladies auto-immunes (asthme, polyarthrite rhumatoïde, maladie de Crohn, colite collagène) ; les effets indésirables sont mineurs et rares, principalement sur le plan gastro-intestinal et surtout la résine semble ne pas avoir de toxicité avec 2 grammes par kg de poids corporel chez le rat !
2) L’Encens véritable ou Oliban Boswellia sacra Flueck. = Boswellia carteri Birdw., Boswellia frereana Birdw., Boswellia papyrifera (Del.) Hochst. Arbre à encens ou autres termes prêtant à confusion : Oliban, Boswellie, Frankincense (anglais)
Parmi les différentes espèces d’arbre à Encens, la plus recherchée semble être celle de Somalie : Boswellia carterii. La distillation de son exsudat nous offre une huile essentielle aux notes résineuses, boisées et chaudes, utilisée en aromathérapie pour ses effets cicatrisants, anti-inflammatoires, anti-dégénérescence et désclérosants, ainsi qu’anti-infectieux.
Également anti-inflammatoire, antalgique et décongestionnante, elle est intéressante dans des contextes de maladies auto-immunes. Des propriétés anticancéreuses ont aussi été constatées au cours de certaines études. Enfin, son action régulatrice nerveuse en fait une alliée de choix pour une utilisation à usage relaxant et/ou méditatif.
Ses principales indications sont les suivantes :
Dépression nerveuse, angoisse, stress, fin de vie
Irritations de la peau, cicatrices chéloïdes, plaies, ulcères
Etats inflammatoires articulaires et tendineux
Infections respiratoires d’origine virale
Récepteurs pharmacologiques des encens
Huiles essentielles (Boswellia serrata, B. carterii)
L’huile essentielle contient principalement des monoterpènes (alpha-pinène cortisone-like jusqu’à 50%, limonène, alpha-thujène, etc.) et des sesquiterpènes, mais pas les acides triterpéniques dont font partie les boswelliques, qui restent dans la phase résineuse et non volatile lors du processus de distillation.
Les HE exercent des effets pharmacologiques surtout via :
– Récepteurs GABAa : effet sédatif, anxiolytique et spasmolytique grâce à certains monoterpènes, favorisant la relaxation nerveuse et musculaire.
– Récepteurs TRPV1 : (nociceptifs), action sur les douleurs d’origine nerveuse ou inflammatoire, parfois en modulant la transmission de la douleur.
– Réduction de l’activité pro-inflammatoire : inhibition des cytokines et médiateurs de l’inflammation par des oléorésines et composés volatils, mais sans l’action spécifique des acides boswelliques.
– Effets relaxants, antispasmodiques et expectorants.
– Effet psycho-olfactif : action directe sur le système limbique et neuromodulation de la sérotonine/dopamine via la voie olfactive, contribuant à l’équilibre émotionnel.
– Les composés volatils des huiles essentielles d’encens, tels que certains monoterpènes et sesquiterpènes, peuvent moduler indirectement le système endocannabinoïde, agissant sur les récepteurs CB1 (principalement dans le cerveau) et CB2 (dans le système immunitaire), induisant des effets anti-inflammatoires, anxiolytiques et relaxants, sans les effets psychotropes addictifs du THC.
– L’activation des récepteurs opioïdes périphériques pour un effet analgésique de certains composés de l’huile essentielle d’encens est aussi décrite, contribuant à un effet relaxant local et à une modulation de la douleur sans dépendance connue.
Résine d’encens (Boswellia spp., oliban)
La résine contient les acides boswelliques (AKBA, KBA, etc.), triterpènes et des composés moins volatils.
Ces acides boswelliques agissent principalement sur :
– Enzymes 5-lipoxygenase : inhibition de la synthèse des leucotriènes, réduisant l’inflammation chronique et modulant l’immunité, effet marqué sur les douleurs articulaires.
– Récepteurs TRPV1 : modulation de la transmission douloureuse et sensation de brûlure ou douleur neuropathique.
– Canaux ioniques cellulaires et médiateurs locaux : stabilisation de la membrane, diminution du stress oxydatif et influence sur les processus de nociception et d’hyperalgésie.
– La résine, en fumigation, agit aussi par micro-dose sur le système limbique, la sphère ORL et la modulation émotionnelle
Pont entre pharmacologie moderne et approche holistique intégrative :
La vision scientifique réduit la douleur à une dysfonction neurochimique, tandis que la naturopathie l’interprète comme un désordre systémique touchant corps et esprit.
Les encens, par leurs molécules actives (acides boswelliques et monoterpènes), occupent une place intermédiaire : ils agissent à la fois sur les récepteurs neurochimiques (opioïdes, GABA, cannabinoïdes) et sur les axes psychoneuroendocriniens liés au stress et à l’inflammation. Cela en fait un pont entre pharmacologie moderne et approche holistique intégrative.
Précautions d’emploi des HE d’encens : déconseillée au premier trimestre de la grossesse et pendant l’allaitement, et chez l’enfant de moins de 6 ans. Prudence chez le sujet allergique. Ne pas appliquer pure, à diluer. Éviter son utilisation chez le patient psychotique, notamment par voie olfactive. Bien respecter voies d’administration et dosages.
Toutes les précisions apportées ici à titre informatif émanent de publications scientifiques de Christian Busser dans des revues de phytothérapie et comparent les données ethnomédicales, les usages traditionnels et les données scientifiques actuelles.
Un autre article traitera de plantes phares de la douleur telles que la reine des prés, le saule, la griffe du diable ou la partenelle.
Article proposé par Christian Busser, Docteur en pharmacie et en ethnologie, Directeur de l’Ecole Plantasanté
