En 1829, un pharmacien français identifie le principe actif de l’écorce de saule, la salicine, à partir duquel en 1853, Gerhardt, un chimiste de Strasbourg réussit la première synthèse de la molécule de base de l’aspirine, l’acide acétylsalicylique sans penser à breveter sa découverte pour la France et c’est en 1897 qu’un chimiste allemand déposera un brevet sur l’aspirine. Le saule blanc et la reine-des-prés sont tous deux riches en dérivés salicylés et connus pour lutter contre la douleur. Ces deux plantes restent aujourd’hui d’un usage intéressant car elles contiennent plusieurs dérivés salicylés d’action complémentaire et présentent moins d’effets secondaires que leurs principes actifs isolés.
Savez vous que l’HE de gaulthérie contient aussi des dérivés salicylés : 95% de salicylate de méthyle, le principe volatile de l’HE de reine des prés, d’où son usage antalgique en usage externe dans bien des huiles de massage en rhumatologie.
Depuis quand connait-on les propriétés et indications du ou des saules ?
Les propriétés thérapeutiques du saule sont connues depuis plusieurs milliers d’années: les Sumériens utilisaient déjà les feuilles de Salix babylonica comme anti¬douleur.
Chez les Égyptiens de l’Antiquité, l’écorce de saule était utilisée depuis plus de 3 000 ans, notamment dans des écrits médicaux vers -1550 av. J.-C., comme le papyrus Ebers, pour ses propriétés contre les douleurs et les états fébriles. Le saule servait ainsi à faire baisser la fièvre, calmer les douleurs, notamment musculaires et articulaires, et traiter les inflammations. Les Égyptiens appliquaient le saule en usage oral (potions, infusions, décoctions) ou en applications cutanées (cataplasmes, onguents) adaptées pour soulager diverses affections douloureuses ou inflammatoires.
Les indications principales chez les Égyptiens étaient donc liées à ses propriétés analgésiques, antipyrétiques (faisant diminuer la fièvre) et anti-inflammatoires. Le saule faisait partie des remèdes naturels visant à calmer les douleurs et la fièvre, tout en favorisant la cicatrisation et la réduction des inflammations. Ces usages étaient cohérents avec la présence dans la saule de composés actifs comme la salicine, précurseur naturel de l’aspirine, mais bien avant la découverte chimique moderne. Le saule était utilisé en obstétrique à cette époque pour soulager les douleurs de l’enfantement, usage également évoqué dans la médecine grecque postérieure. Les sources mentionnant ces usages incluent le papyrus Ebers, des études modernes sur la phytothérapie antique, et des revues d’histoire de la médecine et de la pharmacie qui retracent la continuité des vertus du saule depuis l’Égypte antique jusqu’à la médecine moderne.
En Grèce, à Rome et au Moyen-Age
En Grèce, Hippocrate préconisait une décoction d’écorce de saule blanc pour soulager la fièvre; Dioscoride, médecin grec de l’Empire romain recommandait le saule comme remède contre les arthropathies inflammatoires et la goutte : une formule romaine traditionnelle à base de saule pour soulager les douleurs articulaires consiste en une décoction d’écorce de saule blanc (Salix alba) : prendre environ 2 cuillères à café d’écorce de saule séchée. Faire bouillir dans un demi-litre d’eau pendant 5 à 10 minutes. Filtrer la décoction et boire en plusieurs prises dans la journée. Cette préparation était utilisée pour calmer les douleurs arthrosiques, les inflammations articulaires et les rhumatismes en médecine romaine, à l’instar des recommandations de Dioscoride et Pline l’Ancien..
Le saule est un grand arbre des cours d’eau et lieux humides aux rameaux flexibles et feuilles lancéolées soyeuses, et aux fleurs jaunâtres en chatons ; l’antique théorie des signatures établit une correspondance entre la croissance en milieu humide de plantes « eau », aptes à combattre les inflammations de nature « feu » telles que les inflammations.
L’écorce est récoltée en mars avant la floraison.
L’École de Salerne au Moyen Âge perpétue ces usages, recommandant le saule pour apaiser les affections douloureuses et inflammatoires.
L’écorce de saule, panacée autrefois, est tonique, fébrifuge, amère et carminative. L’acide salicylique (d’où l’on tire l’aspirine, et dont le nom vient du saule) fut à l’origine extrait du saule et de la reine-des-prés. Ces deux plantes restent aujourd’hui d’un usage intéressant car elles contiennent plusieurs dérivés salicylés d’action complémentaire et présentent moins d’effets indésirables que leurs principes actifs isolés. L’écorce, anti-inflammatoire et antirhumatismale, combat les douleurs et la fièvre.
Fièvres, maux de tête, états grippaux, rhumatismes, douleurs en utilisation traditionnelle : décoction de 2 à 3 g d’écorce pendant 10 min, filtrer, 1 tasse avant chaque repas ; ou 3 gélules à 300 mg environ par jour.
Les dérivés salicylés sont contre-indiqués en cas d’allergie ou d’intolérance à l’aspirine. À utiliser sous contrôle médical dans beaucoup d’affections cardiovasculaires par exemple, car la plante fluidifie le sang (augmente l’effet des anticoagulants) ou en cas de prise d’anti-inflammatoires (augmente le risque d’hémorragie).
La Reine-des-prés (Filipendula ulmaria)
La Reine-des-prés est sans doute la reine des antidouleurs ! Ses fleurs blanches, odorantes, à l’aspect cotonneux, diffusent un parfum subtil. Ce parfum est celui d’un précurseur de l’aspirine appelé salicylate de méthyle qui est à l’origine de ses propriétés anti-inflammatoire et fébrifuge. Ses sommités fleuries doivent être récoltées avant leur complet épanouissement en juin ou juillet, puis bien séchées car elles contiennent beaucoup d’eau. Cette grande plante aime aussi les lieux humides!
Parmi les noms vernaculaires ou populaires français ou usités en phytothérapie figurent: « reine-des-prés », « spirée ulmaire » (ou « ulmaire »), « fausse spirée », « belle des prés », « fleur des abeilles », « barbe de chèvre (ou de bouc) ».
Usages anciens de la reine des prés
On a retrouvé des restes de « Meadowsweet / Meadowsweet-like » (plante identifiée comme « Meadowsweet / Filipendula ulmaria ») dans des sépultures du Néolithique de l’âge du bronze en Europe — ce qui suggère que la plante avait, pour certaines populations anciennes, une valeur symbolique ou rituelle.
En Grèce et Rome antiques, la plante entrait dans la composition de couronnes et guirlandes pour ses qualités décoratives, symbolisant pureté et harmonie lors de cérémonies. Les références principales remontent à Dioscoride dans son De Materia Medica (1er siècle), où il décrit la spiraea comme une plante aux vertus diurétiques, sudorifiques, et anti-inflammatoires, utilisée pour traiter la fièvre, les douleurs articulaires et les infections. Ce passage est souvent considéré comme la base des usages médicinaux antiques et médiévaux de la Reine-des-Prés, même si le nom précis Filipendula ulmaria est postérieur. Voici une traduction fidèle d’un extrait de Dioscoride, passage souvent associé à la plante proche de la Reine-des-Prés:
« La spiraea porte des fleurs blanches en grappes ; elle est utile pour dissiper la fièvre, favoriser la sudation, et calmer les douleurs des membres et les infections cutanées. Elle est diurétique et aide à guérir les plaies et les inflammations. »
Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle mentionne aussi des plantes de type spiraea pour leurs vertus médicinales similaires, mais les citations exactes restent générales et incertaines.
Les mentions de la reine-des-prés (Filipendula ulmaria) dans les Kräuterbücher (herbaires) allemands du 16e siècle, notamment chez des auteurs comme Hieronymus Bock, Leonhart Fuchs, Adam Lonitzer (souvent orthographié « Fries ») et d’autres, sont bien attestées.
Hieronymus Bock (1498-1554) dans son « Kreutterbuch » décrit la reine-des-prés sous le nom latin Spiraea ulmaria ( l’ancien nom latin) ou des variantes anciennes, et l’associe à ses propriétés fébrifuges, diurétiques, et anti-inflammatoires. Bock souligne notamment son utilisation contre les fièvres et douleurs articulaires.
Leonhart Fuchs (1501-1566), dans son herbier, donne une description précise botanique de la plante et mentionne son emploi traditionnel pour calmer la douleur, lutter contre la goutte et les rhumatismes, reflétant bien la continuité des savoirs populaires et académiques de l’époque.
Adam Lonitzer (1528-1586), disciple de Fuchs, mentionne également la plante sous son nom latin et ses différentes appellations vernaculaires, insistant sur les préparations en décoction et en infusion pour traiter les inflammations et douleurs physiques.
Ces auteurs, parmi les plus influents des Kräuterbücher de la Renaissance, mettent en avant les vertus médicinales de la reine-des-prés, tout en la décrivant avec soin du point de vue botanique ( c’est la première fois après le Moyen âge que les illustrations sont lisibles !), contribuant ainsi à la diffusion et à la normalisation des usages.
La reine des prés aujourd’hui :
La reine-des-prés est un antirhumatismal et un anti-inflammatoire. Elle est utilisée traditionnellement dans toutes les rétentions de liquide de l’organisme (hydropisie, œdème, hydarthrose), ainsi que les rhumatismes. Diurétique, elle augmente le volume urinaire. Elle est à effet natriurétique (élimine le sodium) et surtout kaliurétique (élimine le potassium).
Utilisation traditionnelle de la reine-des-prés : 1 cuillerée à soupe de sommités séchées pour 1 tasse d’eau à peine frémissante (au-delà de 90 °C les salicylates s’éliminent), laisser infuser 10 min à couvert, boire 3 à 4 tasses par jour, dont la première à jeun ; ou 1 à 2 gélules à 300 mg environ aux trois repas. Les dérivés salicylés sont contre-indiqués en cas d’allergie ou d’intolérance à l’aspirine.
Elle peut poser des problèmes pour les personnes sous traitement allopathique antihypertenseur kaliurétique et en cas de traitement anticoagulant : 4 tasses par jour peuvent contenir l’équivalent de 10 à 15 mg d’aspirine par jour présentant ainsi une synergie positive à évaluer avec le médecin.
De tout temps, les peuples ont utilisé les plantes contre la douleur. Les hommes, plus que les femmes, subissaient des blessures à la chasse ou à la guerre, des traumatismes pendant le bûcheronnage ou les travaux d’extérieur. Avant une intervention « chirurgicale », ils étaient anesthésiés à l’alcool, à la feuille de coca dans les Andes, à l’opium en Grèce ou à la jusquiame au Moyen Âge français.
Il existe encore des liens entre ces traditions et notre façon de lutter aujourd’hui contre la douleur par exemple avec des plantes à dérivés salicylés, à l’origine de l’aspirine. Le développement à partir du XVIe siècle de la distillation des plantes aromatiques pour obtenir des HE anti-inflammatoires et antidouleur telles que l’HE de genévrier ( plus anti-inflammatoire qu’analgésique) ou l’HE de gaulthérie des amérindiens du Canada, contenant jusqu’à 95% de salicylate de méthyle, le composé principal de la reine des prés) plantes utilisées pendant longtemps en tisane, a mis en évidence leur puissance en tant qu’analgésique. Tandis que plusieurs plantes «magiques» ont donné naissance à de puissants antidouleurs, à l’instar de la morphine tirée du pavot somnifère ou de composés analgésiques de la Jusquiame noire (Hyoscyamus niger), plante majeure des populations tziganes et des sorcières.
L’huile essentielle de gaulthérie
La gaulthérie regroupe plusieurs espèces du genre Gaultheria (famille des Éricacées), notamment Gaultheria procumbens et Gaultheria fragrantissima, utilisée plutôt en parfumerie. Ce sont de petits arbrisseaux ou plantes rampantes originaires d’Amérique du Nord et de certaines régions d’Asie. Ils sont connus pour leurs feuilles aromatiques riches en dérivés phénoliques, principalement le salicylate de méthyle. En France ils décorent souvent les jardins d’hiver ou les cimetières grâce à leurs feuilles persistantes et leurs fruits rouges bien visibles.
Usage traditionnel par les peuples autochtones
Les peuples autochtones d’Amérique du Nord (Algonquins, Iroquois, Lenapes, etc.) utilisaient les feuilles de gaulthérie en cataplasmes, infusions ou mâchées pour soulager douleurs, maux de tête, douleurs dentaires et courbatures. Ils connaissaient ainsi empiriquement les propriétés antalgiques et anti-inflammatoires de la plante bien avant qu’on n’en comprenne la composition chimique.
Usages modernes de l’HE de gaulthérie et de son principe actif le salicylate de méthyle :
En Europe la gaulthérie n’est connue que depuis l’après-guerre en aromathérapie ; auparavant l’HE antalgique qui figurait en bonne place était l’HE de genévrier. Aux XVIIᵉ–XVIIIᵉ siècles, des médecins et naturalistes en Nouvelle-France (Canada) signalèrent la plante aux savants européens. Le genre Gaultheria a été nommé en hommage à l’un de ces médecins, Jean-François Gaultier (parfois orthographié Gaulthier), qui correspondait avec des botanistes européens et envoyait des spécimens. Ces échanges ont contribué à la reconnaissance du genre en Europe.
Dès le XVIIIᵉ siècle, on distilla localement les feuilles fermentées de gaulthérie pour obtenir une huile aromatique — l’« oil of wintergreen » (huile de wintergreen aussi appelée huile de thé des bois). Cette huile fut rapidement adoptée comme remède populaire pour les douleurs musculaires et les rhumatismes, et intégrée aux préparations pharmaceutiques locales.
Au XIXᵉ siècle, la molécule principale de cette huile — le salicylate de méthyle — fut isolée et identifiée. On reconnut ses propriétés analgésiques et anti-inflammatoires apparentées à celles de l’acide salicylique, ancêtre pharmacologique de l’aspirine. L’huile essentielle de gaulthérie fut alors largement employée dans des liniments, onguents et préparations antirhumatismales.
Il y a 30 ou 40 ans on reconnaissait l’odeur typique des pharmacies aux préparations magistrales ou industrielles à base de salicylate de méthyle : celui-ci ou le l’huile essentielle de gaulthérie devint un ingrédient courant des baumes et frictions (ex. liniments chauffants). Cependant, on a mis en évidence sa toxicité potentielle en cas d’usage excessif ou d’ingestion : le salicylate de méthyle est puissant et, à forte dose, peut provoquer des effets indésirables graves. De ce fait, les usages internes sont généralement déconseillés et les applications cutanées exigent dilution et prudence (ne pas appliquer pure, éviter chez les enfants, femmes enceintes, personnes sensibles aux salicylés).
HE de gaulthérie et aromathérapie
Aujourd’hui, l’huile essentielle de gaulthérie est largement utilisée en aromathérapie et en phytothérapie comme antalgique local et anti-inflammatoire pour soulager douleurs musculaires, entorses, tendinites et certaines douleurs rhumatismales, en général dans des formulations complexes par exemple diluée dans de l’huile à l’arnica. Elle est souvent intégrée dans des mélanges pour massages, toujours diluée dans une huile végétale. On la trouve aussi, selon les espèces, en médecine traditionnelle asiatique (pour G. fragrantissima notamment).
Voici les principales propriétés puis indications relevées par la science pour l’HE de gaulthérie :
Antalgique, vulnéraire, anti-inflammatoire, antirhumatismale, antibactérienne et antioxydante, antispasmodique, antitussive, insecticide (insectes des céréales, acariens) ; le salicylate de méthyle est une hormone de stress libérée par les plantes attaquées par des herbivores, il repousse les ravageurs et attire les insectes prédateurs des herbivores
Les indications principales en découlent : tendinite, arthrite, rhumatismes, arthrose, crampes et contractures musculaires.
Toutes les précisions apportées ici à titre informatif émanent de publications scientifiques de Christian Busser dans des revues de phytothérapie et comparent les données ethnomédicales, les usages traditionnels et les données scientifiques actuelles.
L’harpagophytum sera traité lors d’un prochain article
Article de Christian Busser, Docteur en pharmacie et en ethnologie, Directeur de l’Ecole Plantasanté
www.plantasante.fr
